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 Ibn Khaldoun : un historien témoin de son temps et un précurseur

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yacoub
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Date d'inscription : 15/04/2017

MessageSujet: Ibn Khaldoun : un historien témoin de son temps et un précurseur   Sam 22 Juil - 11:58

Ibn Khaldoun : un historien témoin de son temps et un précurseur
Par Dr Abdelaziz DaoulatliLa
Tunisie s’apprête, avec d’autres pays arabes et non arabes, à commémorer, en cette année 2006, la disparition survenue au Caire il y a de cela six siècles, de l’un de ses fils le plus prodigieux de tous. Il s’agit de Abdel Rahman Ibn Khaldoun.

Origines arabe et andalouse

Ce personnage hors pair, considéré comme l’un des plus grands historiens de tous les temps et surtout comme étant le précurseur de la sociologie moderne, est né à Tunis (rue Tourbet El Bey) d’une famille venue d’Andalousie avec, semble-t-il, la première vague d’émigration du début du XIIIe siècle. Mais ses véritables et lointaines origines sont arabes et de Hadhramaout précisément. C’est lui qui nous le dit dans son autobiographie. Ce que, sans raison valable, conteste Taha Husseïn dans la thèse qu’il a soutenue à la Sorbonne aux premières années du siècle dernier sur la philosophie sociale d’Ibn Khaldoun. En fait, rien ne permet de douter de son ascendance arabe, ascendance dont il était d’ailleurs fier comme il était fier du passé andalou de sa famille. Mais cela ne l’empêcha point de se considérer comme tunisien d’Ifriqiya issu d’une noble famille et élevé dans un milieu de grande culture.

Son arrière-grand-père était ministre des Finances sous les Hafsides, et son père, lui-même un fin lettré, le guida dans ses études, nous le disait-il dans son autobiographie où il nous cita également ses grands maîtres de la Zitouna, desquels il a appris les sciences religieuses et rationnelles surtout Abû Abdallah Muhammad Al ‘Abuli versé dans les sciences rationnelles dont il fut l’un des plus brillants élèves.

A 18 ans, Garde du Sceau du sultan de Tunis

A partir de 1348, la Grande peste qui ravageait l’Europe et les rives de la Méditerranée commençait à sévir à Tunis où elle lui ravit son père, quelques membres de sa famille et quelques-uns de ses maîtres. Ainsi libéré, en quelque sorte, des liens familiaux, et privé de ses grands maîtres, il allait se jeter dans l’aventure de la politique. Et pour commencer, il se fit désigner en 1350, alors qu’il n’avait que 18 ans, par le grand Chambellan Ibn Tafrajin «Garde du Sceau» du sultan hafside Abû-Ishâq.

A Bougie, Fès et Grenade

Trois ans plus tard, en 1353, on le trouvait à Bougie rallié à la cause du prince hafside dissident avant d’aller rejoindre au bout d’un an, la cour du sultan de Fès.

A Fès, il est resté neuf ans, durant lesquels il eut l’occasion de fréquenter les grands maîtres de l’Université Qarawîn et d’y compléter sa formation scientifique. Ce fut aussi pour lui neuf années d’apprentissage politique dans la cour marocaine où il brigua de hauts postes ministériels. Neuf années durant lesquelles il connut la prison par deux fois où il séjourna pendant environ deux ans.

A la dixième année, en 1363, il décida de quitter le Maroc pour aller en Espagne et passer deux autres années dans la cour du sultan nasride de Grenade. C’est là qu’il fit connaissance et se lia d’amitié avec Lisân ad-dîn Ibn al-Khatib, l’historien et ministre des Nasrides dont on connaît la triste et tragique fin puisqu’il est mort étranglé en prison. Ibn Al-Khatib nous a laissé de son ami Ibn Khaldoun, qui n’avait alors que 32 ans, une intéressante biographie.

Dans «les marais de la politique»

32 ans ce n’est pas encore l’âge mûr pour le commun des mortels, mais pour Ibn Khaldoun, il avait déjà acquis suffisamment d’expériences et de connaissances pour se sentir en mesure d’entamer une seconde étape de sa vie et décider de retourner chez lui au Maghreb auprès des siens, dans ce Maghreb divisé entre Hafsides, Mérinides et Abdelwadid et parcouru par les tribus arabes et berbères particulièrement agitées, parmi lesquelles il allait passer neuf autres années, changeant chaque fois de camp selon la fortune des alliances et les aléas de la politique.

Mais au bout de ces neuf années, il finit par se lasser de cette vie d’aventures, d’intrigues et de ce qu’il nomme dans son autobiographie des «marais de la politique» et décide de se retirer de la scène pour se consacrer à l’étude, à la réflexion et à l’écriture.

La retraite à la Qal’a d’Ibn Salama

Il choisit alors comme lieu de retraite la Qal’a d’Ibn Salama située dans la région de Tlemcen en Algérie, non loin de la ville de Biskra en plein territoire de la tribu arabe des Beni Arîf. «C’est là que j’ai commencé à rédiger ce livre et que j’ai achevé La Muqaddima avec son caractère original et inédit qui la distingue et qui m’a été inspiré par cette khulwa» (lieu de retraite)», écrivait-il.

Traduite en français par Vincent Monteil en 1967, La Muqaddima ne fait pas moins de 1.300 pages : «Une véritable encyclopédie» disait Monteil, et un vrai «discours sur l’histoire universelle». Ibn Khaldoun dit qu’il l’acheva en cinq mois, ce qui nous paraît considérable vu l’énorme travail qu’elle a dû exiger de lui. Quant à son Histoire Universelle (Kitâb al ‘ibar), il l’intitula ainsi: «Le livre des enseignements et traité d’histoire ancienne et moderne sur la geste des Arabes, des ‘Ajam (Persans), des Berbères et des Souverains de leur temps».

Ce livre a dû lui demander beaucoup plus de temps que les quatre années passées à la Qal’a et jusqu’à la fin de sa vie, il ne cessera pas de le corriger et de l’améliorer.

Retour à Tunis : controverse avec l’Imam Ibn ‘Arafa

Après cette retraite laborieuse de quatre années passées dans le désert ou presque, loin de l’agitation de la ville, il décida de revenir à sa ville natale, Tunis, et écrivit au sultan par l’y autoriser afin, lui dit-il, d’avoir la possibilité de consulter les livres et les ouvrages de référence qui n’existent que dans les grandes villes (amsâr) et par conséquent de pouvoir corriger et parfaire le texte pensé et rédigé à la Qal’a.

Le sultan Abul ‘Abbas non seulement l’autorisa de retourner chez lui, mais il lui réserva, semble-t-il, un bon accueil dans sa cour, accueil dont il profita par aller enseigner à l’Université de la Zitouna où ses cours rencontrèrent un immense succès ; ce qui n’était pas sans éveiller la jalousie de certains de ses condisciples dont le plus illustre et le plus influent de tous, l’Imam Muhammed Ibn ‘Arafa, bien connu par sa stricte orthodoxie malikite. Une violente controverse religieuse et scientifique ne tarda pas d’ailleurs à éclater entre les deux grands savants, controverse qui semblait avoir donné raison en fin de compte au défenseur de la ligne dure pour ne pas dire du parti de l’obscurantisme, celle d’Ibn ‘Arafa. Ibn Khaldoun s’était ainsi trouvé contraint de quitter de nouveau Tunis après y avoir passé quatre années. On verra plus tard Ibn ‘Arafa écrire une lettre aux autorités religieuses de la ville du Caire où l’historien tunisien trouva un dernier refuge, dans laquelle il n’hésita pas à dénoncer «les mœurs corrompues» d’Ibn Khaldoun. (Lettre publiée par As-Sakhâwi (1427-1497)).

Avant de quitter Tunis, Ibn Khaldoun prit soin d’offrir au sultan la première copie de son livre revue et corrigée.

Au Caire : enseignant à El Azhar et cadi malikite

Notre auteur n’avait alors que 50 ans, l’âge de la maturité parfaite. Il lui restera, toutefois, encore une bonne longue carrière à passer dans la ville prodigieuse du Caire, la capitale des puissants Mamlouks, carrière qui va durer 24 ans jusqu’à sa mort survenue en 1406 . En arrivant au Caire en 1382, il demanda à sa femme et à ses enfants de l’y rejoindre. Malheureusement, une tempête au large d’Alexandrie les emporta, lui faisant perdre ce qu’il a de plus cher, le contraignant ainsi à s’investir davantage dans l’étude et l’enseignement à l’Université d’Al Azhar. Il ne refusera pas pour autant la fonction de cadi malikite que lui offrit le sultan d’Egypte, fonction qu’il exerça avec beaucoup de dévouement et d’abnégation, manifestant un caractère difficile, voire intraitable. Ce qui, naturellement, ne manqua pas, une fois de plus, de lui attirer la foudre d’ hommes politiques et de savants égyptiens ulcérés qu’un Maghrébin, aussi savant fût-il, puisse se comporter avec autant d’arrogance. Et de nouveau notre historien se trouva mêlé à toutes sortes d’intrigues, ce qui lui valut d’être déchu de ses fonctions cinq fois et d’y être reconduit six fois. Il venait à peine d’être désigné pour la sixième fois cadi lorsque la mort le surprit le 17 mars 1406 à l’âge de 74 ans. On l’enterra au cimetière des Soufis alors réservé aux savants et aux hommes de lettres.

L’entrevue avec Tamerlan

Avant de terminer cette brève présentation de la vie de notre historien, je me dois de relater un événement majeur auquel l’auteur s’est trouvé impliqué: c’est le siège de la ville de Damas par Tamerlan en 1401. Ibn Khaldoun nous raconte, en effet, que Tamerlan, ayant appris sa présence dans la ville assiégée, lui aurait demandé de venir le voir dans son camp établi non loin de la cité. Ce qu’il fit, semble-t-il, non sans empressement. Et il passa ainsi 35 jours auprès du terrible «conquérant boiteux» qui, séduit par l’immense érudition de l’historien maghrébin, lui réserva plusieurs entrevues, l’invita dans ses audiences officielles, allant jusqu’à lui demander de rédiger un condensé sur l’histoire et la géographie du Maghreb. Ce qu’il exécuta en peu de temps, nous dit-il. Cependant, profitant de ces faveurs exceptionnelles, Ibn Khaldoun aurait intercédé en faveur des habitants de Damas et demandé au puissant souverain d’épargner leurs vies et leurs biens.

Mais Tamerlan, s’il accepta d’épargner la vie des habitants, ne se priva pas, au contraire, de livrer la ville au pillage auquel ne put échapper même la vénérable grande mosquée des Omeyyades.

Cette rencontre historique ne manqua pas de susciter jusqu’à nos jours la controverse. Certains y trouvèrent la preuve du machiavélisme d’Ibn Khaldoun, suspecté même de trahison. Alors que d’autres y virent un témoignage de sa gloire. Ce qui nous pousse à poser la question mille fois posée par tous ceux qui ont étudié la vie de notre auteur : qui est en fait Ibn Khaldoun ?

Qui est Ibn Khaldoun ?

- A 18 ans, encore tout jeune, il est nommé à Tunis garde du sceau du sultan hafside.

- Puis pendant 24 ans, jusqu’à l’âge de 42 ans, on le voit mener la vie d’un aventurier politique.

- De 42 à 46, ans il se retire dans la Qal’a d’Ibn Salama pour y rédiger sa Muqaddima et son Kitâb al ‘Ibar. Travail qu’il acheva à Tunis quatre ans plus tard.

-Enfin, à l’âge de la cinquantaine, on le voit partir pour Le Caire pour s’y consacrer à l’enseignement et exercer la fonction de cadi malékite.

Comme on peut aisément conclure de cette brève présentation, Ibn Khaldoun a vécu une vie extrêmement mouvementée, une vie où il a passé une bonne partie de son temps à l’exercice, ô combien riche en expériences en même temps que périlleux, de la politique avec ses hauts et ses bas, ses fortunes et ses malheurs, et l’autre partie à la recherche du savoir, à l’enseignement et à l’écriture, laissant derrière lui une œuvre monumentale à peine imaginable de la part de quelqu’un qui n’a pu s’empêcher de se laisser s’embourber, comme il le disait si bien, dans «les marais de la politique».

Ibn Khaldoun a vécu en fait une double vie : celle d’un homme d’action ambitieux qui cherchait le succès politique par tous les moyens, qui a servi les dynasties et les Etats d’Afrique du Nord, parcourant les collines et les déserts, se mêlant aux tribus, apprenant à connaître leurs caractères, leur milieu et leurs traditions, tout comme il a étudié directement, et à force de fréquentation, les institutions et les mœurs des citadins, des princes et des gouvernants.

C’est ainsi qu’il a su être un observateur averti, attentif et perspicace à la logique implacable et au jugement sans complaisance.

Ibn Khaldoun et les Arabes : l’incompris

Taha Husseïn, cinq siècles après la mort d’Ibn Khaldoun, comme pris d’une jalousie posthume, n’a pas ménagé ses mots pour juger l’historien tunisien et le taxer de toutes les tares : de menteur, d’opportuniste, de prétentieux, de suffisant et surtout de «chu’ûbi berbère». Il fut suivi, pour une courte durée, il est vrai, par d’autres auteurs arabes dont l’animosité contre notre historien était montée à tel point qu’un Sami Chawket, un responsable de l’Education en Irak, n’a pas hésité dans un discours enflammé en 1939, devant un public d’enseignants, de réclamer que «la tombe d’Ibn Khaldoun soit profanée et ses livres brûlés».

De toute évidence, Ibn Khaldoun a été mal compris et ses idées déformées et mal interprétées. Raison pour laquelle Abul Qâsim Muhammed Karrou, l’homme de lettres bien connu des Tunisiens, s’est placé en 1957 en avocat et fervent défenseur de son compatriote d’il y a six siècles et publia un livre qu’il intitula Ibn Khaldoun et les Arabes dans lequel il a défendu entre autres l’idée que les détracteurs arabes d’Ibn Khaldoun ont, volontairement ou par ignorance, confondu ce qui a été toujours clair dans l’esprit de notre auteur, c’est-à-dire entre les Arabes en tant que nation et les Arabes nomades «profondément ancrés dans le nomadisme le plus sauvage». On y reviendra plus tard.

Une autre question s’est posée plusieurs fois, à savoir si Ibn Khaldoun eut des adeptes parmi ses contemporains ou parmi ceux qui lui ont immédiatement succédé. A-t-il laissé une école qui aurait développé ses thèses sur l’histoire en tant que science liée sinon fondée sur les sciences sociales ?

S’il semble hasardeux de prétendre aujourd’hui qu’il a eu de vrais adeptes et successeurs dignes qui auraient bien compris les messages contenus dans son Discours sur l’histoire universelle, sa Muqaddima, la question demeure cependant posée et le débat ouvert. Toutefois, il faut bien noter que ce n’est, me semble-t-il, qu’à partir du début du XIXe siècle, lorsqu’en 1806 Sylvestre de Sassi publia quelques extraits de la Muqaddima suscitant ainsi l’intérêt unanime des Occidentaux, que le monde arabe a commencé par comprendre l’intérêt et l’originalité de l’œuvre khaldounienne.

Ibn Khaldoun le précurseur

Bien sûr, les Turcs ottomans ont connu sa Muqaddima dès le XVIe siècle, mais rien ne prouve pour autant, à ma connaissance, que cette découverte a eu des suites positives ou a soulevé des passions parmi les intellectuels et les hommes politiques. Contrairement à l’Europe où l’œuvre du XIVe siècle a été souvent comparée aux écrits d’innombrables écrivains modernes : philosophes, historiens, sociologues comme: Machiavel, Bodin, Vico, Gibbon, Montesquieu, Fergusson, Herder, Condorcet, Auguste Comte, Gobineau, Tarde, Hegel, William James et bien d’autres.

Les penseurs et les critiques occidentaux n’ont pas tari d’éloges sur la Muqaddima et son auteur, au point que Vincent Monteil, dans sa préface à la deuxième traduction française, n’hésita pas à écrire ceci : «Ibn Khaldoun est fort en avance sur son temps… Aucun de ses prédécesseurs ou de ses contemporains n’a conçu ou réalisé une œuvre d’une ampleur comparable». Aucun, même s’il se rapproche de lui sur certains points, n’a eu l’esprit tourné vers des préoccupations aussi “modernes”! Et le traducteur d’Ibn Khaldoun de nous citer quelques exemples de ces préoccupations qu’il qualifie de “modernes”, comme le grand intérêt porté par l’auteur de la Muqaddima aux “questions économiques ainsi qu’au problème du travail et du profit”. Est-ce déjà le «matérialisme avant la lettre»? se demandait Monteil. Et la réponse d’Yves Lacoste était, il n’y a pas plus clair : oui, c’est une forme de pensée marxiste matérialiste avant la lettre.

Et Vincent Monteil d’ajouter : «On ne s’étonnera pas davantage de rencontrer, sous la plume d’Ibn Khaldoun, l’expression de conceptions ou d’institutions que le monde musulman avait mises en honneur avant le nôtre», telles que «les règles concernant la guerre, les non-combattants (les civils), les prisonniers, les trêves, élaborées en terre d’Islam du VIIe siècle au XIIIe siècle», ou encore les questions relevant de l’exercice de la justice.

En avance sur son temps tout comme sur sa société

En cette matière, conclut-il, ce n’est pas seulement Ibn Khaldoun, c’est la société musulmane qui est alors en avance sur son temps, par ce qu’Edmond Roulbâth qualifie de «respect silencieux des droits de l’homme».

Je trouve cette conclusion extrêmement importante: Ibn Khaldoun était certes en avance sur sa société, mais c’est toute la société musulmane qui était elle-même en avance sur son temps, autrement dit sur les autres sociétés de son époque autres que musulmanes.

Qu’en est-il de l’exception khaldounienne ?

En fait, à quoi correspond ce siècle d’Ibn Khaldoun? Le XIVe siècle ?

En France, c’est le siècle des premiers Valois avec l’historiographe Jean Froissart dont les chroniques s’échelonnent de 1369 à 1410. En Italie, c’est le siècle de Pétrarque (1304-73). En Angleterre, celui de Chaucer (1340-1400), l’auteur des Canterbury Tales de 1387.

«Rien qui approche de l’ample dessein d’un Discours sur l’histoire universelle», commente Vincent Monteil.

Quant au monde arabe, c’est le siècle du voyageur Ibn Battûta, de l’historien Al-Maqrîzi qui a suivi les cours d’Ibn Khaldoun à El-Azhar, d’El-Maqqari que l’auteur a rencontré à Fès, et d’Ibn Al Khatîb avec lequel Ibn Khaldoun s’est lié d’amitié à Grenade.

En Iran, c’est l’époque du poète Hafez de Chiraz (mort en 1389) et de l’historien Nizam-ad-dîn Shâmi qui a écrit la chronique du règne de Tamerlan (le Zafar-Nâma) dans lequel il a évoqué l’entrevue entre Ibn Khaldoun et le conquérant tatare. «Là aussi, rien qui approche de l’œuvre monumentale d’Ibn Khaldoun».

Peut-on alors parler d’une exception khaldounienne? Oui, certainement. A condition de tenir compte aussi de «l’exceptionnalité» de la société musulmane d’alors, une société très en avance sur son temps. Et dans le même ordre d’idées, on parlerait alors de «l’exceptionnalité» d’autres phénomènes de la science et de la pensée arabo-musulmanes, tels que Al-Farâbi, Ibn al-Haytham, Avicenne, Averroès, Al Râzi et autres émergences des siècles passés qui, du VIIIe au XIIIe siècle, ont livré à l’humanité de véritables génies qui ont contribué au progrès des sciences et de la connaissance humaines, ces grands savants qui ont dépassé dans plusieurs domaines, comme la médecine, les mathématiques, la chimie, les sciences de la terre, l’astronomie… et même la philosophie, les Anciens de la Grèce, de la Perse, de l’Inde… et qu’ Ibn Khaldoun connaissait bien.

Le XIVe siècle : un siècle charnière

Toutefois, l’exception khaldounienne, s’il en est une, pourrait aussi s’expliquer par d’autres raisons dont le XIVe siècle lui-même qui fut pour le monde et la civilisation arabe un siècle charnière entre deux grandes périodes : un prodigieux passé aux multiples inventions qui a connu l’une des civilisations parmi les plus fécondes de l’histoire humaine et un avenir tout proche qui s’annonçait déjà moins riche et en tout cas moins fécond quant à la créativité intellectuelle et au progrès social et culturel. Ibn Khaldoun avait donc été sur cette charnière : il a été à la fois le témoin d’une grandeur passée et l’observateur averti et conscient d’une décadence qui s’annonçait inéluctable.

Lui, l’immense savant et le percutant acteur politique à la brillante intelligence et au sens aigu de l’observation des phénomènes sociaux et de civilisation, ne pouvait ne pas être sensible aux profondes mutations qui affectaient sa société et, par suite, ne pas être tenté de comprendre et d’expliquer les raisons profondes du déclin de sa civilisation, déclin dont il était à la fois le témoin et la victime.

Comprendre et expliquer

Comprendre et expliquer : voilà en deux mots qui résument l’ultime dessein de son œuvre. Mais comment y parvenir ? Par quels moyens ? D’une part, c’est à l’histoire qu’il a pensé s’adresser en tout premier lieu pour la questionner sur le passé et savoir dans quelle mesure le présent a hérité du passé et, d’autre part, à sa propre société, son monde à lui de tous les jours, un monde disparate fait de bédouins et de citadins, de producteurs et de consommateurs, de maîtres et de sujets, de gouvernants et de gouvernés…

C’est pourquoi il se présente comme un historien qui cherche à comprendre la «société humaine» et la «civilisation». «Notre propos actuel, écrivait-il dans sa Muqaddima, est d’une conception nouvelle…. C’est une science à part dont l’objet spécifique est l’étude de la civilisation humaine (al ‘imrân al bachari) et la société humaine (al ijtima’ al insâni)». Précisant davantage encore sa pensée, il nous dit qu’il s’agit en fait d’étudier «la nature de la civilisation», à savoir : «la vie sauvage et la vie sociale, les particularismes dus à l’esprit de clan et les modalités par lesquelles un groupe humain en domine un autre…», en d’autres termes «de la naissance et du développement des empires, des dynasties et des classes sociales ainsi que des facteurs de leur décadence».

En fait, il nous livre une somme considérable de connaissances sur son temps et sur son milieu social et culturel dans une démarche quasiment encyclopédique, et ce, plusieurs siècles avant les encyclopédies du siècle des lumières.

L’objectivité historique et le recours à la raison

«Ecrire une histoire parfaitement objective nécessite le recours à la raison, la seule qui permet de vérifier la vraisemblance des événements et des jugements», disait-il. «Il faut toujours revenir aux sources (usûl) et s’en remettre à soi-même», car «un esprit clair et un bon sens bien droit doivent distinguer, naturellement, entre le possible et l’impossible»… «il s’agit pour moi de la possibilité inhérente à la matière d’une chose donnée». Est-ce déjà Descartes, se demande un historien contemporain, et Le discours de la méthode : «N’admettre aucune chose pour vraie que je ne la connusse être telle», écrivait justement Descartes en 1637 deux siècles et demi après la Muqaddima d’Ibn Khaldoun.

Cet attachement à la vérité, quel qu’en soit le prix lui valut la reconnaissance universelle d’avoir fondé les sciences historiques et sociologiques modernes mais également pas mal de déboires et surtout d’incompréhension de la part de certains de nos contemporains arabes qui lui reprochaient quelques formules jugées choquantes, concernant les anciennes tribus arabes telles que : «Les Arabes sont une nation sauvage aux habitudes de sauvagerie invétérées», ou bien celle-ci : «En régime arabe, les sujets vivent sans loi, dans l’anarchie… L’anarchie détruit l’humanité et ruine la civilisation».

L’homme est l’enfant de ses habitudes


De toute évidence, et comme il n’échappera à personne, il ne pouvait s’agir que de ce tribus arabes, ces nomades vivant aux fins fonds des déserts dont il disait aussi de bonnes choses, puisqu’il les jugeait «plus courageux et plus résistants que les sédentaires».

«S’ils sont ainsi et que les Arabes sédentaires leur sont différents, expliquait il, c’est parce que l’homme est l’enfant de ses habitudes acquises dans le milieu (ahwâl ou conditions) dans lequel il vit, et non le produit de sa nature et de son tempérament… Qu’on étudie donc l’être humain, conclut-il, et on verra à quel point c’est vrai».

Outre cela, Ibn Khaldoun, plusieurs siècles avant Darwin et la théorie de l’évolutionnisme, écrivait ceci: «Le plan humain (le stade de l’humanité) est atteint à partir du monde des singes où se rencontrent sagacité et perception, mais qui n’est pas encore arrivé au stade de la réflexion et de la pensée»…Et il ajoute : «A ce point de vue, le premier niveau humain vient après le monde des singes, notre observation s’arrête là». En fait il est allé encore plus loin en précisant ceci: «Cette possibilité d’évolution à chaque niveau de la création, constitue le continuum (ittisâl) des êtres vivants».

Avant de terminer, je me dois de rappeler que la pensée khaldounienne n’a pas connu de la part des Arabes contemporains que des récalcitrants. Bien au contraire ! Ibn Khaldoun eut de grands émules qui lui réservèrent de nombreux et riches ouvrages dont Sâta’ Al-Husari qui lui consacra un beau et élogieux livre (1952), Ali Al-Wardi (La logique d’Ibn Khaldoun) (1977), Abdallah Sharit (La morale d’Ibn Khaldoun) (1975) et bien d’autres. Déjà à partir du milieu du XIXe siècle, les réformateurs du monde arabe, surtout en Tunisie (Kheïreddine, Ibn Abi Dhiaf), virent en lui le père spirituel de leur mouvement réformiste.

On pourrait, toutes proportions gardées et sans trop risquer de commettre de graves anachronismes, faire supporter au siècle d’Ibn Khaldoun, le XIVe, la comparaison avec le début de notre siècle, le XXIe, qui s’annonce déjà un siècle charnière porteur de grandes et profondes mutations tant sur le plan politique qu’au niveau de l’évolution des sociétés, des cultures et des civilisations. Et par conséquent, nous demander s’il ne serait pas d’une quelconque utilité de garder à l’esprit les pertinentes analyses et conclusions khaldouniennes sur l’Histoire et les sociétés de son temps, pour essayer de comprendre un tant soi peu, et expliquer, dans la mesure du possible, les graves phénomènes qui sont en train de subir les sociétés arabo-musulmanes de notre temps, sinon l’Humanité entière.

J’espère que l’année 2006, déclarée en Tunisie Année d’Ibn Khaldoun, donnera l’occasion, à tous ceux qui voudraient en savoir plus, sur la vie et l’œuvre de notre grand historien, de compléter cette succincte présentation par des informations plus substantielles et des témoignages plus éloquents sur ses nombreuses contributions aux sciences de l’histoire et de la sociologie.

Le XIVe siècle : un siècle charnière


Toutefois, l’exception khaldounienne, s’il en est une, pourrait aussi s’expliquer par d’autres raisons dont le XIVe siècle lui-même qui fut pour le monde et la civilisation arabe un siècle charnière entre deux grandes périodes : un prodigieux passé aux multiples inventions qui a connu l’une des civilisations parmi les plus fécondes de l’histoire humaine et un avenir tout proche qui s’annonçait déjà moins riche et en tout cas moins fécond quant à la créativité intellectuelle et au progrès social et culturel. Ibn Khaldoun avait donc été sur cette charnière : il a été à la fois le témoin d’une grandeur passée et l’observateur averti et conscient d’une décadence qui s’annonçait inéluctable.

Lui, l’immense savant et le percutant acteur politique à la brillante intelligence et au sens aigu de l’observation des phénomènes sociaux et de civilisation, ne pouvait ne pas être sensible aux profondes mutations qui affectaient sa société et, par suite, ne pas être tenté de comprendre et d’expliquer les raisons profondes du déclin de sa civilisation, déclin dont il était à la fois le témoin et la victime.


Comprendre et expliquer

Comprendre et expliquer : voilà deux mots qui résument l’ultime dessein de son œuvre. Mais comment y parvenir ? Par quels moyens ? D’une part, c’est à l’histoire qu’il a pensé s’adresser en tout premier lieu pour la questionner sur le passé et savoir dans quelle mesure le présent a hérité du passé et, d’autre part, à sa propre société, son monde à lui de tous les jours, un monde disparate fait de bédouins et de citadins, de producteurs et de consommateurs, de maîtres et de sujets, de gouvernants et de gouvernés…

C’est pourquoi il se présente comme un historien qui cherche à comprendre la «société humaine» et la «civilisation». «Notre propos actuel, écrivait-il dans sa Muqaddima, est d’une conception nouvelle…. C’est une science à part dont l’objet spécifique est l’étude de la civilisation humaine (al ‘imrân al bachari) et la société humaine (al ijtima’ al insâni)».

Précisant davantage encore sa pensée, il nous dit qu’il s’agit en fait d’étudier «la nature de la civilisation», à savoir : «la vie sauvage et la vie sociale, les particularismes dus à l’esprit de clan et les modalités par lesquelles un groupe humain en domine un autre…», en d’autres termes «de la naissance et du développement des empires, des dynasties et des classes sociales ainsi que des facteurs de leur décadence».

En fait, il nous livre une somme considérable de connaissances sur son temps et sur son milieu social et culturel dans une démarche quasiment encyclopédique, et ce, plusieurs siècles avant les encyclopédies du siècle des lumières.


L’objectivité historique et le recours à la raison



«Ecrire une histoire parfaitement objective nécessite le recours à la raison, la seule qui permet de vérifier la vraisemblance des événements et des jugements», disait-il. «Il faut toujours revenir aux sources (usûl) et s’en remettre à soi-même», car «un esprit clair et un bon sens bien droit doivent distinguer, naturellement, entre le possible et l’impossible»… «il s’agit pour moi de la possibilité inhérente à la matière d’une chose donnée». Est-ce déjà Descartes, se demande un historien contemporain, et Le discours de la méthode : «N’admettre aucune chose pour vraie que je ne la connusse être telle», écrivait justement Descartes en 1637 deux siècles et demi après la Muqaddima d’Ibn Khaldoun.

Cet attachement à la vérité, quel qu’en soit le prix lui valut la reconnaissance universelle d’avoir fondé les sciences historiques et sociologiques modernes mais également pas mal de déboires et surtout d’incompréhension de la part de certains de nos contemporains arabes qui lui reprochaient quelques formules jugées choquantes, concernant les anciennes tribus arabes telles que : «Les Arabes sont une nation sauvage aux habitudes de sauvagerie invétérées», ou bien celle-ci : «En régime arabe, les sujets vivent sans loi, dans l’anarchie… L’anarchie détruit l’humanité et ruine la civilisation».

L’homme est l’enfant de ses habitudes

De toute évidence, et comme il n’échappera à personne, il ne pouvait s’agir que de ce tribus arabes, ces nomades vivant aux fins fonds des déserts dont il disait aussi de bonnes choses, puisqu’il les jugeait «plus courageux et plus résistants que les sédentaires».

«S’ils sont ainsi et que les Arabes sédentaires leur sont différents, expliquait il, c’est parce que l’homme est l’enfant de ses habitudes acquises dans le milieu (ahwâl ou conditions) dans lequel il vit, et non le produit de sa nature et de son tempérament… Qu’on étudie donc l’être humain, conclut-il, et on verra à quel point c’est vrai».

Outre cela, Ibn Khaldoun, plusieurs siècles avant Darwin et la théorie de l’évolutionnisme, écrivait ceci: «Le plan humain (le stade de l’humanité) est atteint à partir du monde des singes où se rencontrent sagacité et perception, mais qui n’est pas encore arrivé au stade de la réflexion et de la pensée»…Et il ajoute : «A ce point de vue, le premier niveau humain vient après le monde des singes, notre observation s’arrête là». En fait il est allé encore plus loin en précisant ceci: «Cette possibilité d’évolution à chaque niveau de la création, constitue le continuum (ittisâl) des êtres vivants».

Avant de terminer, je me dois de rappeler que la pensée khaldounienne n’a pas connu de la part des Arabes contemporains que des récalcitrants. Bien au contraire ! Ibn Khaldoun eut de grands émules qui lui réservèrent de nombreux et riches ouvrages dont Sâta’ Al-Husari qui lui consacra un beau et élogieux livre (1952), Ali Al-Wardi (La logique d’Ibn Khaldoun) (1977), Abdallah Sharit (La morale d’Ibn Khaldoun) (1975) et bien d’autres. Déjà à partir du milieu du XIXe siècle, les réformateurs du monde arabe, surtout en Tunisie (Kheïreddine, Ibn Abi Dhiaf), virent en lui le père spirituel de leur mouvement réformiste.

On pourrait, toutes proportions gardées et sans trop risquer de commettre de graves anachronismes, faire supporter au siècle d’Ibn Khaldoun, le XIVe, la comparaison avec le début de notre siècle, le XXIe, qui s’annonce déjà un siècle charnière porteur de grandes et profondes mutations tant sur le plan politique qu’au niveau de l’évolution des sociétés, des cultures et des civilisations. Et par conséquent, nous demander s’il ne serait pas d’une quelconque utilité de garder à l’esprit les pertinentes analyses et conclusions khaldouniennes sur l’Histoire et les sociétés de son temps, pour essayer de comprendre un tant soi peu, et expliquer, dans la mesure du possible, les graves phénomènes qui sont en train de subir les sociétés arabo-musulmanes de notre temps, sinon l’Humanité entière.

J’espère que l’année 2006, déclarée en Tunisie Année d’Ibn Khaldoun, donnera l’occasion, à tous ceux qui voudraient en savoir plus, sur la vie et l’œuvre de notre grand historien, de compléter cette succincte présentation par des informations plus substantielles et des témoignages plus éloquents sur ses nombreuses contributions aux sciences de l’histoire et de la sociologie.

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Ibn Khaldoun : un historien témoin de son temps et un précurseur
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